L’hiver approche

Des marchés fragilisés par le coût du capital, mais soutenus par la croissance
Le 7 octobre 2026, Mme Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), déclarait que la situation économique mondiale « exige un ensemble de mesures politiques urgentes et globales » et que « la marge de manœuvre budgétaire a cruellement besoin d’être renflouée ». De fait, la dette publique augmente dans la plupart des pays et devrait atteindre 100% du PIB mondial, un niveau record depuis la Seconde Guerre mondiale.
Cette évolution intervient alors que l’économie est confrontée à des droits de douane américains au plus haut depuis des décennies, à la guerre en Iran et à ses répercussions sur les marchés pétroliers, ainsi qu’au conflit russo-ukrainien.

Dans ce contexte, la remontée des taux d’intérêt renchérit le coût de la dette et interroge la capacité des États à la rembourser. Pourtant, les marchés actions évoluent près de leurs plus hauts historiques (voir graphiques à la page précédente), tandis que le FMI a relevé ses prévisions de croissance mondiale pour 2027 de 3,2% à 3,4%.
Comment expliquer ce paradoxe ? Et que nous indique-t-il pour la suite ?
Le marché obligataire reprend la main
L’un des phénomènes les plus frappants sur les marchés financiers est la remontée rapide des taux longs (10 ans et plus), vers des niveaux inconnus depuis deux décennies (voir graphique à la page précédente). En conséquence, les investissements obligataires affichent généralement un rendement total légèrement négatif depuis le début de l’année : les prix des obligations baissent lorsque les taux montent. Le phénomène est semblable pour l’or dont l’évolution nette en euro est pratiquement nulle depuis le début de l’année.
Cette hausse des taux s’explique par deux phénomènes :
Une inflation persistante, qui incite les Banques Centrales à maintenir une politique restrictive, voire à relever leurs taux. Aux États-Unis comme en Europe, au Royaume-Uni et au Japon entre autres, les Banques Centrales ont récemment augmenté leurs taux directeurs. Les marchés doivent désormais intégrer le risque d’une politique monétaire durablement plus contraignante.
Une rémunération accrue exigée par les investisseurs. Quand un emprunteur (État ou entreprise) creuse son déficit ou augmente ses investissements, il doit emprunter davantage en émettant plus d’obligations : cette offre accrue de titres doit attirer suffisamment d’acheteurs, qui peuvent alors exiger un rendement plus élevé pour prêter leur argent. En résumé, lorsque les besoins d’emprunt augmentent plus vite que la demande des investisseurs, le coût du financement tend à monter.

Les deux graphiques ci-contre et ci-dessous illustrent ce phénomène :
Le premier montre l’évolution de la « prime de rendement » exigée pour prêter à quatre États européens par rapport à l’Allemagne en points de base. Par exemple, la France paie 1,60% par an de plus que l’Allemagne pour emprunter sur 10 ans.
Le second, celle de la prime de risque d’Oracle, entreprise américaine investissant dans les centres de données nécessaires à l’IA.
Dans les deux cas, cette prime a fortement augmenté en peu de temps, faisant craindre une « spirale de la dette » : le renchérissement du crédit complique le remboursement, ce qui accroît à son tour le coût du financement.

Toutes choses égales par ailleurs, une hausse des taux a tendance à peser sur les actions pour quatre raisons :
Elle augmente le coût de financement des entreprises.
Elle réduit la valeur présente de leurs flux de trésorerie futurs.
Elle rend les obligations plus rémunératrices par rapport aux actions.
Elle peut contraindre les États à mener des politiques d’austérité, au détriment de l’activité économique.
Des bénéfices solides mais des attentes élevées
Comment expliquer, dès lors, la progression des marchés depuis le début de l’année : +15,6% pour le MSCI World en euros, +8,2% pour l’Eurostoxx 50, +36,0% pour le Nikkei et +25,5% pour le MSCI Marchés émergents ? Le CAC 40 constitue une exception notable, avec un recul de 2,3%.

L’explication tient en quelques mots : la progression spectaculaire des bénéfices des entreprises. Comme l’illustre le graphique ci-contre, les bénéfices des entreprises américaines devraient augmenter de 52% (!) en 2026 (35% en excluant les éléments exceptionnels), contre seulement 22% anticipés en début d’année. (Source : JP Morgan AM)

Cette hausse des marchés repose toutefois sur un nombre limité de valeurs. Les dix premières capitalisations du S&P 500 représentent désormais 37% de l’indice, après une progression bien supérieure à celle du reste du marché. À titre d’exemple, 42 entreprises liées à l’IA, sur les 500 composant le S&P 500, concentrent à elles seules 60% de la hausse de l’indice depuis le début de l’année. Cette concentration révèle qu’une partie de l’économie profite moins de l’essor de l’IA. Ainsi, certaines grandes valeurs de la consommation, comme McDonald’s et Home Depot, affichent des reculs respectifs de 23% et 16% depuis le début de l’année.
Cette situation rappelle la bulle Internet de 2000, lorsque l’euphorie autour des nouvelles technologies avait également concentré les gains sur un nombre limité de titres, laissant une partie de l’économie à l’écart.
Le prochain enjeu sera donc celui du ralentissement. Une croissance des bénéfices passant de 30% à 10% resterait appréciable, mais pourrait décevoir un marché qui anticipe davantage. Les cours réagissent en effet moins au niveau absolu des résultats qu’à l’écart entre les résultats publiés et les attentes.
L’intelligence artificielle, moteur de croissance et source de fragilité
Les investissements nécessaires au développement de l’IA sont considérables et leur rentabilité finale reste incertaine. Pour justifier les dépenses actuelles, les entreprises devront rapidement transformer les gains de productivité espérés en revenus et en bénéfices mesurables. La hausse de la demande informatique ne garantit pas, à elle seule, un rendement satisfaisant pour chaque dollar investi.
Les trois risques à surveiller
L’évolution des taux longs américains : une nouvelle hausse durable signalerait que les investisseurs exigent une rémunération accrue pour absorber les besoins de financement.
L’inflation, notamment énergétique, et la réaction des Banques Centrales.
La qualité des bénéfices : il faudra distinguer les profits effectivement réalisés des anticipations reposant encore sur des investissements futurs.
D’autres facteurs méritent attention : les déficits publics, les conditions de crédit et l’évolution des primes de risque sur les obligations d’entreprises. Une dégradation du crédit indiquerait que la hausse du coût du capital commence à affecter plus largement l’économie. Enfin, les risques géopolitiques rappellent qu’un événement inattendu peut bouleverser rapidement un équilibre que les marchés jugeaient solide.
Conclusion : rester investi, mais exiger davantage de discipline
La remontée des primes de risque exigées par les investisseurs soulève une question centrale : les marchés pourront-ils absorber durablement les volumes de dettes émises par les États et les entreprises, notamment pour financer l’IA ?
Dans les prochains mois, la performance des portefeuilles dépendra moins de la capacité à anticiper chaque mouvement de marché que de la discipline dans la construction des portefeuilles. La croissance reste un allié, mais elle ne dispense jamais de tenir compte du prix payé pour l’obtenir.

La rentrée des troupeaux par Pieter Brueghel l’Ancien, 1565
La rentrée des troupeaux ne trouve pas ses origines dans les calendriers flamands. Peut-être Brueghel l'Ancien combine-t-il ici son expérience des paysages alpins, avec l'intention, convaincante du point de vue de la composition, de peindre un paysage de montagne à l'automne. L'orage qui s'approche semble d’autant plus menaçant qu’il vient de la montagne, d’où le troupeau semble revenir.

L’auteur de ces lignes a eu la joie d’assister à une « désalpe » dans un village reculé de Suisse au début du mois d’octobre. Il s’agit d’une coutume familiale multiséculaire au cours de laquelle ceux qui sont restés au village accueillent joyeusement les troupeaux et les bergers, toutes cloches sonnantes, revenant de la montagne pour s’abriter le temps d’un hiver.
En cette période d’aléas climatiques et où l’on pressent que l’intelligence artificielle va probablement modifier en profondeur notre manière d’être en société et de travailler, n’est-il pas rassurant de constater que la nature conserve son rythme ?



