Bénéfices, politiques et sens

Un trimestre exceptionnel pour les marchés
Avec une progression de 15,3 % en euros, le MSCI World a enregistré l’un de ses meilleurs trimestres des dernières décennies. De telles performances n’apparaissent généralement qu’au sortir de crises majeures ou lors de phases de fort rebond.
La singularité du deuxième trimestre 2026 tient précisément au fait que cette hausse est intervenue alors que les marchés évoluaient déjà à proximité de leurs plus hauts historiques et, de plus, dans un environnement peu favorable marqué par le conflit avec l’Iran, un choc énergétique sensible (dont nous ne mesurons pas encore bien l’intensité des répercussions à moyen terme), la persistance de l’inflation, la disparition progressive des anticipations de baisse des taux directeurs des Banques centrales, et un contexte géopolitique dégradé.
Cette progression remarquable s’explique avant tout par un facteur essentiel : la vigueur des bénéfices des entreprises.
Le retour des bénéfices comme moteur des marchés
La hausse des actions au premier semestre 2026 repose principalement sur une croissance robuste des résultats : +23% pour les entreprises du S&P 500 et +11% pour les entreprises européennes au deuxième trimestre.
Après plusieurs années durant lesquelles la progression des marchés avait été largement soutenue par l’expansion des multiples de valorisation, le premier semestre 2026 marque donc le retour d’un marché davantage fondé sur la croissance réelle des bénéfices. Il en résulte - qu’après cette belle performance - les valorisations mesurées en P/E (valeur de l’entreprise divisée par les bénéfices) ne sont pas excessives.

Cette évolution constitue un facteur de soutien important pour les marchés. Elle implique toutefois une exigence accrue : les valorisations actuelles supposent que les entreprises continuent à délivrer une croissance solide de leurs résultats. D’aileurs, les attentes restent élevées, avec un consensus tablant encore sur une progression des bénéfices d’environ 18% en 2027.
Corrections de valorisation du S&P 500 : le ratio cours/bénéfices retrouve des niveaux plus attractifs (2016–2026)

Les Banques centrales face à un nouvel équilibre
L’évolution de la politique monétaire restera un élément déterminant pour les marchés. Les investisseurs suivront notamment l’attitude des Banques centrales face au choc inflationniste provoqué par le conflit au Moyen-Orient.
Cette question est d’autant plus délicate aux États-Unis que la Réserve fédérale accueille un nouveau président, Kevin Warsh. Ses premières interventions suggèrent une approche différente de ses prédécesseurs : une communication moins centrée sur les intentions immédiates de politique monétaire et davantage sur les principes qui guideront les décisions.
Taux directeur de la Fed : trajectoire historique (1993–2026)
Anticipations de la FED (en bleu) face à celles du marché (en vert)

Cette évolution pourrait offrir davantage de flexibilité à la Fed, mais elle pourrait également accroître l’incertitude et la volatilité des marchés.
Quoi qu’il en soit, les baisses de taux que les marchés anticipaient pour 2026 ont été largement repoussées vers 2027 (voir graphique ci-dessus). Si le ralentissement de l’inflation devait tarder - l’inflation américaine est supérieure à l’objectif de 2 % depuis mars 2021 - et si l’activité économique restait robuste, la Fed pourrait être contrainte de maintenir, voire de relever ses taux, ce qui aurait un effet négatif pour les marchés financiers, tout comme en 2022. La Banque centrale européenne a d’ailleurs déjà amorcé ce changement de perspective avec une hausse de ses taux en juin.
Les marchés commencent déjà à intégrer cet environnement de taux plus élevés plus longtemps. L’or, traditionnellement soutenu par les phases d’incertitude et de baisse des taux réels, a reculé de 11,5% au deuxième trimestre, sa plus mauvaise performance trimestrielle depuis dix ans. Dans le même temps, le dollar américain s’est apprécié d’environ 3% face à l’euro.
La volatilité du marché pourrait également être amplifiée par l’endettement élevé des États : leurs besoins croissants de financement viennent désormais concurrencer les capitaux nécessaires au développement des infrastructures liées à l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle : une révolution industrielle ?
L’intelligence artificielle constitue déjà un facteur majeur de transformation économique et financière.
Sur les marchés, elle a profondément influencé la dispersion des performances : les valeurs technologiques ont fortement progressé (Nasdaq +22,4% au deuxième trimestre), tandis que les entreprises liées aux logiciels ont parfois souffert des interrogations sur leur modèle économique face à l’IA. À l’inverse, les fabricants de microprocesseurs ont bénéficié d’un enthousiasme exceptionnel (environ +75% au deuxième trimestre), portés par l’explosion des besoins en capacités de calcul.
Mais l’enjeu dépasse largement les marchés financiers. Les investissements nécessaires pour construire les infrastructures de l’IA sont d’une ampleur historique. Selon Goldman Sachs, près de 7 600 milliards de dollars pourraient être investis dans les infrastructures d’intelligence artificielle entre 2026 et 2031.
Rapporté au PIB, cet effort est comparable aux grandes vagues d’investissement qui ont accompagné le développement des chemins de fer au XIXᵉ siècle ou l’électrification au début du XXᵉ siècle. Comme lors de ces précédentes révolutions industrielles, les investissements précèdent largement les gains de productivité qu’ils sont censés générer.
L’histoire montre toutefois que ces grandes vagues d’investissement connaissent toujours une phase d’exubérance suivie d’une consolidation. Les chemins de fer, l’électricité ou Internet ont tous connu des périodes où les attentes dépassaient temporairement la capacité de création de valeur des entreprises concernées.
Pour autant, les infrastructures construites durant ces périodes ont constitué le socle de plusieurs décennies de croissance. L’enjeu pour l’intelligence artificielle n’est donc probablement pas de savoir si cette technologie transformera l’économie, mais de déterminer quels acteurs capteront durablement la valeur créée et à quel prix les investisseurs auront financé cette transformation.
L’intelligence artificielle : une question de finalité
Au-delà de ses conséquences économiques, l’enjeu le plus profond de l’intelligence artificielle concerne la manière dont elle transformera nos vies.
C’est précisément cette question que le pape Léon XIV aborde dans sa première encyclique Magnifica humanitas.
Le message central est clair : le véritable enjeu de l’intelligence artificielle ne réside pas seulement dans sa puissance de calcul, mais dans sa finalité. L’IA peut accroître la productivité, accélérer la recherche et créer de nouvelles richesses, mais elle ne remplacera jamais la responsabilité morale, le discernement et la sagesse humaine.
Le progrès technologique n’est pleinement humain que lorsqu’il demeure orienté vers la personne et le bien commun.
Le chapitre IV de Magnifica humanitas rappelle notamment que le succès de cette révolution ne se mesurera pas uniquement à la croissance économique générée par l’IA, mais aussi à sa capacité à préserver trois biens essentiels : la vérité, le travail et la liberté.
Ainsi, alors que les marchés célèbrent les gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle, l’encyclique invite à une réflexion plus large : le véritable progrès ne se mesure pas seulement à la croissance des bénéfices ou des capacités technologiques, mais à la manière dont ces avancées contribuent à la dignité humaine et au bien commun.
Face à l’IA, l’attitude juste est donc celle d’une confiance éclairée par la vigilance. Elle suppose un examen critique des initiatives qui cherchent à réduire la frontière entre intelligence humaine et intelligence artificielle, mais aussi une observation attentive des acteurs qui développent ces technologies, les capitaux qui les financent et les finalités qui les orientent.
Peu d’exemples illustrent mieux la rapidité de cette transformation qu’OpenAI : créée en 2015 comme organisation à but non lucratif, l’entreprise à l’origine de ChatGPT est aujourd’hui au centre d’une course mondiale aux investissements qui pourrait, selon certains scénarios, conduire à une valorisation de l’ordre de 1 000 milliards de dollars.
Cette évolution résume à elle seule le paradoxe de l’intelligence artificielle : née d’une ambition de service de l’humanité, elle est devenue l’un des plus grands enjeux industriels et financiers du XXIᵉ siècle.
De la révolution industrielle à la révolution numérique
Magnifica humanitas s’inscrit dans la continuité de la Doctrine sociale de l’Église, initiée notamment par Léon XIII avec Rerum Novarum (1891), qui répondait aux bouleversements provoqués par la révolution industrielle.
Aujourd’hui, l’enjeu est similaire : accompagner une nouvelle révolution technologique afin que le progrès économique demeure au service de la personne humaine.
La question fondamentale reste donc inchangée :
Comment faire en sorte que le progrès économique et technologique demeure au service de l’homme ?
L’École d’Athènes : une image du dialogue entre intelligence et sagesse
La fresque de Raphaël, « L’École d’Athènes », située dans les Chambres de Raphaël au Vatican, représente les grandes figures de la pensée antique.
Au centre de l’œuvre, Platon montre le ciel, symbole du monde des idées, tandis qu’Aristote désigne la terre, représentant le monde sensible et l’expérience humaine. Cette opposition illustre une tension fondamentale : celle entre la recherche de principes supérieurs et l’attention portée au monde réel.
L’œuvre constitue un manifeste de l’humanisme de la Renaissance : l’homme est placé au centre de l’univers, capable de comprendre et de transformer le monde grâce à son intelligence.

L'École d'Athènes est une fresque du peintre italien Raphaël, située dans la Chambre de la Signature
des musées du Vatican, l'une des quatre Chambres de Raphaël (les Stanze)
situées à l'intérieur du palais apostolique.
À l’heure de l’intelligence artificielle, cette fresque conserve une actualité particulière. Elle rappelle que l’intelligence humaine ne se définit pas seulement par sa capacité à accumuler des connaissances, mais aussi par sa capacité à rechercher la vérité, à discerner le bien et à donner un sens à son action.



