Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?
- Eric Behaghel

- 4 hours ago
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Après une troisième année consécutive de hausse des marchés actions - avec une progression cumulée de +62 % pour le MSCI World en euros sur trois ans - largement portée par les avancées technologiques, les investissements massifs dans la technologie et une spéculation parfois débridée, une question s’impose : qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?
Retour sur les faits marquants de l’année 2025
L’année 2025 a incontestablement été marquée par l’arrivée du nouveau locataire à la Maison Blanche. Celui-ci a occupé le devant de la scène sur pratiquement tous les sujets, en continu : politique intérieure (réorganisation de grandes administrations, politique migratoire, nominations de proches à des postes-clés), économie et géopolitique.
Dans ce contexte, nous assistons à l’émergence d’un monde de plus en plus polarisé. Le tissu d’organisations multilatérales mis en place après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le principe d’une gouvernance internationale partagée, sont de plus en plus remis en question. En Europe en particulier, cette polarisation politique réduit la capacité à former des gouvernements de coalition stables, capables de mener des réformes structurelles.
Cette polarisation s’exprime également sur le plan économique, avec un creusement des inégalités entre les ménages les plus aisés et les plus modestes. Aux États-Unis, l’ensemble des indicateurs montre que la croissance repose essentiellement sur la consommation des ménages les plus fortunés, tandis que les catégories les moins favorisées tendent à réduire leurs dépenses. La richesse détenue par le 1 % le plus aisé y dépasse désormais celle détenue par la moitié la plus pauvre de la population.

Dans la plupart des pays de l’OCDE, à l’image de la France, la réduction de l’endettement public est devenue une priorité affichée. Les déficits budgétaires se sont globalement stabilisés en pourcentage du PIB - autour de 3,1% en Europe et 5,9% aux États-Unis. Néanmoins, l’encours total de la dette publique mondiale continue de progresser, atteignant 111 000 milliards de dollars, en hausse de 8 300 milliards sur un an, selon le FMI.
La coissance économique a surpris la plupart des analystes par sa résistance, surtout après la mise en place de taxes douanières à partir du mois d’avril. Au niveau mondial, elle est restée autour de sa moyenne des 10 dernières années à 3,1% en 2025. La baisse de la croissance aux Etats-Unis (de 2,6% à 2,0%) a été à peu près compensée par une hausse dans les pays émergents, celle de l’Europe restant à peu près stable autour de 1,0%. L’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) prévoit une hausse semblable en 2026.
L’inflation a poursuivi sa lente décrue pour atteindre 2,7% aux États-Unis et 2,0% en Europe. Cette évolution a permis à la Réserve fédérale américaine et à la Banque centrale européenne de baisser leurs taux respectivement à trois et quatre reprises. D’autres baisses sont désormais envisagées aux États-Unis en 2026. Cette désinflation est d’autant plus remarquable que les droits de douane et la réduction de la main-d’œuvre étrangère auraient théoriquement dû exercer une pression haussière sur les prix. L’OCDE anticipe une poursuite lente de cette baisse, mais il s’agit là d’un sujet sensible sur lequel les opinions diffèrent et qui sera sujet à débat en 2026.
Evolution des marchés en 2025
Dans ce contexte de croissance résiliente, de désinflation et de progression continue des bénéfices des entreprises, les marchés financiers ont poursuivi leur trajectoire favorable. Malgré une correction spectaculaire de 19% du S&P 500 entre son sommet de février et son point bas du 8 avril, consécutive à l’annonce des taxes douanières américaines, le MSCI World a clôturé l’année en hausse de 6,8% en euros.
Les marchés européens ont surperformé, un phénomène observé une seule fois au cours des dix dernières années : l’Euro Stoxx a progressé de 18,3%. Cette surperformance a été amplement accentuée par la baisse du dollar par rapport à l’euro. Après ces performances, la majorité des indices actions évoluent désormais à des niveaux records.
Ces résultats ont été largement portés par l’envolée des « Sept Magnifiques » (Mag7), qui explique environ 70% de la hausse du S&P 500 depuis 2022. Cette dynamique a entraîné une forte concentration des indices : les Mag7 représentent aujourd’hui près de 35% de la capitalisation du S&P 500 et plus de 20% de celle du MSCI World.

Les marchés obligataires ont également affiché des performances positives : +0,7% pour les obligations souveraines, +3,0% pour les obligations d’entreprises et +5,4% pour les obligations à haut rendement. À noter qu’en raison des incertitudes politiques, les rendements de la dette française ont temporairement dépassé ceux de l’Italie, de l’Espagne et de la Grèce.
Sur le marché des changes, le mouvement dominant a été la forte baisse du dollar américain, en recul de 12,8% face à l’euro, à contre-courant des anticipations initiales. Le franc suisse s’est, quant à lui, apprécié de 1,0% face à l’euro, malgré un retour des taux directeurs de la Banque nationale suisse (BNS) à 0%.
Enfin, le mouvement le plus spectaculaire reste la hausse de l’or, en progression de 45,6% en euros après déjà 35,7% en 2024. Tous les facteurs lui étaient favorables : baisse des taux réels, achats massifs des Banques Centrales, incertitudes géopolitiques. La part de l’or dans les portefeuilles des investisseurs a atteint 2,8%, sans pour autant suggérer une saturation. Les Banques Centrales, notamment en Chine (où l’or ne représente que 8% des réserves selon les estimations, contre 81% aux États-Unis), semblent encore loin de leurs niveaux cibles. L’évolution des taux d’intérêt (le marché anticipe deux baisses de 0,25%) sera un facteur important pour 2026.

Trois questions clés pour 2026
1. Les marchés sont-ils déconnectés de « l’économie réelle » ?

Les performances décrites plus haut amènent l’interrogation suivante : comment les marchés peuvent-ils évoluer à des niveaux aussi élevés alors que l’économie réelle reste fragile ? Ce paradoxe est visible en Europe, et notamment en France, où le CAC 40 évolue à des sommets historiques malgré un contexte politique incertain et de faibles perspectives de croissance.
Aux Etats-Unis aussi : depuis 2000, les profits des entreprises du S&P 500 ont progressé de 356%, tandis que l’indice lui-même a gagné 632%. Sur la même période, le PIB n’a augmenté que de 200%, et l’entreprise « moyenne » n’a vu son cours progresser que de 47%.

Cette divergence s’explique par une croissance de plus en plus intensive en capital, et moins dépendante de la croissance de l’emploi. L’exemple le plus emblématique est celui de l’intelligence artificielle, qui repose sur des investissements massifs dans les centres de données et les équipements, bien plus que sur des embauches. Cette configuration favorise les profits et la croissance par action, permettant aux indices de surperformer le PIB, même dans un contexte de ralentissement du marché du travail.Aujourd’hui, les marchés apparaissent chers en termes de multiples, mais pas excessivement chers.
2. Les investissements dans l’IA seront-ils rentables ? et réalisables ?
Il est difficile d’appréhender les montants faramineux des investissement engagés dans les activités liées à l’IA aux Etats-Unis. Selon JP Morgan, rapportés au PIB, ces investissements sont comparables à la somme des grands programmes lancés au XXᵉ siècle aux Etats-Unis : projet Manhattan (bombe atomique, 1944), électrification (1949), projet Apollo (1964), construction des autoroutes « interstate » (1966).
Les enjeux sont donc considérables. Les analyses sur les gains économiques à venir du fait de l’IA sont très nombreuses mais forcément imprécises compte tenu de la nouveauté du concept. Quelles activités bénéficieront de l’IA ? Le codage ? Le service client ? Le conseil ? Une analyse de Goldman Sachs estime que tous les secteurs seront touchés, que la productivité augmenterait de 15% aux Etats-Unis, pour une valeur économique présente de 8 trillions de USD (!). On le voit, l’incertitude est immense et porte sur des montants d’investissement gigantesques.
Le scénario de 2022 peut-il se répéter ? Cette année-là, lorsque certaines prévisions sur le « metavers » (univers virtuel) s’étaient révélées trop optimistes, les marchés avaient baissé (poussés aussi par la résurgence de l’inflation et la hausse des taux) de plusieurs dizaines de pourcent, et les Mag7 avaient baissé de 50%.
Retenons que dans le cas présent, certaines analyses sur les projets IA les plus sérieux laissent entrevoir la possibilité que l’adoption de l’IA soit en fait plus rapide qu’anticipé. Et entre juin et octobre 2025, Open AI, l’entreprise qui développe ChatGPT, a revu ses prévisions de chiffre d’affaires pour 2027 en hausse de 50% (!).
Selon des analyses sérieuses, les défis les plus difficiles à relever ne seraient finalement pas une insuffisance de la demande d’IA, mais la production d’électiricité pour la satisfaire, ou une offre disruptive moins onéreuse en provenance de Chine…
3. Incertitude politique et géopolitique
Le caractère impulsif du président américain constitue une source d’incertitude majeure. Trois fronts sont particulièrement sensibles :
Nomination du prochain gouverneur de la Banque Centrale.
Depuis qu’il est en place, Donald Trump a mis une pression considérable sur l’actuel gouverneur de la Fed, Jerome Powell, ainsi que d’autres gouverneurs pour qu’ils baissent les taux et démissionnent. Dans les années 1970, Arthur Burns puis JW Miller avaient été sujets à des pressions semblables de la part de Richard Nixon puis David Carter avant que, devant le désastre pour l’économie, ce dernier fasse appel à Paul Volcker qui a rapidement du monter les taux à 20% pour redonner de la crédibilité à la Fed et combattre l’inflation qui avait atteint près de 15%, déclenchant la pire récession aux Etats-Unis depuis les années 30. Jusqu’à maintenant, les conseillers de Donald Trump sont arrivés à lui faire entendre que le fait de s’attaquer à l’indépendance de la Fed n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis.
Elections de “mid term” en novembre. Celles-ci n’auront lieu que dans 10 mois mais elles constitueront un test pour les institutions.
Crise géopolitique : la situation est très volatile en Russie, au Vénézuela, en Iran, potentiellement à Taïwan et au Groenland, et dans beaucoup d’autres pays moins médiatisés d’Afrique et du reste du monde. Les changements d’alliance en cours sont tellement majeurs, que le monde est potentiellement au bord d’une crise politique majeure à tout moment. N’oublions pas cependant que le président américain se présente comme un homme de paix, et qu’il a su jusqu’ici reculer quand ses conseillers lui ont fait part des risques.
Résumé
Au total, 6 facteurs pourraient gripper l’économie et des marchés en 2026 :
La concentration extrême des indices autour des grandes valeurs technologiques accroît le risque de correction brutale.
Une reprise de l’inflation pourrait remettre en cause la baisse des taux aux Etats-Unis.
Les investissements massifs dans l’IA pourraient décevoir si les gains de productivité tardent ou si une concurrence disruptive émerge.
Les pressions politiques sur la Fed fragilisent la crédibilité de la politique monétaire américaine, surtout en cas de reprise de l’inflation.
Les tensions géopolitiques multiples augmentent le risque d’un conflit qui se répand…
La montée des inégalités alimente la polarisation politique et l’instabilité économique.
Le scénario central reste une croissance de l’économie sur un rythme proche de 2025 et une continuation de la croissance des profits des entreprises. Mais nous surveillerons ces risques.
La tour de Babel

Le récit de la tour de Babel se trouve au chapitre 11 du livre de la Genèse (au début de l’Ancien Testament), après l’histoire du déluge et de Noé. Il illustre les limites de l’orgueil humain. Après avoir voulu s’élever trop haut, l’humanité voit son langage se fragmenter et son unité se briser
D’après le texte biblique, après le déluge, tous les habitants de la terre parlaient la même langue. Ils entreprennent de construire une ville avec une tour dont le sommet toucherait le ciel, pour satisfaire leur orgueil. Dieu brouille alors leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la terre. La construction s’arrête et la ville est nommée Babel (d’une racine hébraïque qui signifie « bredouiller », « confondre »).
À bien des égards, le monde actuel semble renouer avec cette dynamique : une recherche de la croissance à tout prix, des ambitions technologiques immenses, mais aussi des fractures politiques, sociales et géopolitiques de plus en plus profondes.



